Dimanche 11 octobre 2009
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" Nicolas Hulot : noir c'est noir !
Les images ne sont que des prétextes au discours. Hulot a choisi de recourir à l'émotion plutôt qu'à la raison.
Encore un film 'écolo'
pense-t-on en allant voir le Syndrome du Titanic de Nicolas Hulot et Jean-Albert Lièvre. Ce film s'inscrit dans la lignée déjà bien fournie de films catastrophe; le Jour d'après (2004), Une
vérité qui dérange (2006), Un jour sur terre (2007), la 11e heure, le Dernier Virage (2006), Home (2009). Mais Le Syndrome du Titanic s'en démarque, car ce n'est ni une conférence filmée,
ni un conte futuriste, ni un catalogue de beaux plans... C'est une mise en images des laissés-pour-compte du capitalisme.
Un Clip musical.
Cette forme est très à la mode. Elle s'appuie sur la bande-son qui rassemble pas moins de vingt-sept morceaux de musique très différents. Ce choix
implique de faire disparaître beaucoup de sons d'ambiance, si bien que même les scènes de rue ou de boîte de nuit confinent au grotesque. L'effet anesthésiant issu de cette saturation
musicale est contre-balancé périodiquement par des coups de 'gong': bruits stridents d'avion, coups de marteau, de canon. Ajoutons à cela les envolées pathétiques de Nicolas Hulot: "la
symbiose avec la Terre est rompue", "des villes loin du sol, de l'humus, de l'humain"... Dans l'assourdissement, les images ne sont que des prétextes au discours, des illustrations.
D'ailleurs, seule une minorité est localisée et jamais elles ne sont datées. Le ressenti doit l'emporter sur le compris.
Un propos indéfini.
Nicolas Hulot choisit l'impersonnalité dans le constat comme dans l'injonction. Il désigne un collectif: "nous sommes ballotés entre virtuel et réel", un Homo
indifférencié; "l'homme partie consciente de la nature", en utilisant très souvent un pronom indéfini; "on viole le sang de la Terre", "on ne consomme pas, on consumme"... Soit les individus
gaspillent, soit ils grossissent les rangs des exclus. Leur juxtaposition ne fournit aucune clé de compréhension. Jamais la moindre action collective-le champ politique est totalement
passé sous silence. Il n'y a pas d'acteurs, pas de responsables. Pourtant, pour reprendre la métaphore du Titanic, peut on penser que le commandant du transatlantique Edward Smith a
les mêmes responsabilités dans le drame qu'un passager qui ne contrôle pas la route du paquebot.
Un progrès toujours négatif
La société de consommation ne serait qu'apparence: femmes futiles léchant les vitrines ou se précipitant pour faire les soldes, hommes éberlués dans les 'salons de
l'auto', files d'attente lors de la sortie de nouveaux gadgets. Des objets vite déchus qui finissent dans les décharges. Certes, mais les voitures, avant d'être des carcasses, ont été
fabriquées par des travailleurs. Elles ont fourni des emplois, elles ont ensuite transporté et donc créé des richesses. Aujourd'hui, ce que ne dit jamais Hulot, des industriels
broient les fers usagés des décharges pour les recycler et économiser minerai, eau et énergie. Ce sont les progrès si décriés qui ont permis de mettre au point les techniques
d'imagerie in utero que des cinéastes mettent dans leurs films. "Ce capitalisme qui réduit tout à l'état de marchandise et dont nous avons fait notre habit de lumière" a aussi
amélioré les conditions et donc la durée de vie. En 1800, l'espérance de vie d'un français était de moins de 30 ans.
Une documentation superficielle.
Les villes africaines occupent une place prépondérante, à côté de celles des Etats-Unis et de la Chine. Elles se résument à des échangeurs titanesques, une
thrombose circulatoire, des tours de jour et de nuit, des foules piétinantes... Pas de petites places, pas de lieux de flânerie, pas de bistrots, pas même de cinéma! De nombreuses
scènes se passent dans les bidonvilles de Lagos, dans les rues de Conakry ou de Nairobi. En effet, le continent noir est celui qui rassemble un pauvre sur trois. Sept des dix pays
comptant le plus de pauvres au monde sont africains. Les pauvres y sont, pour les trois quarts, de petits agriculteurs et leur famille. Ils ne produisent pas assez pour manger à leur
faim alors qu'ils sont bien insérés dans la société. Cela, le film ne le montre jamais. la pauvreté a reculé partout depuis 20 ans: en Asie, en Amérique, au Moyen-Orient, au Maghreb.
Reste l'Afrique noire où "le modèle économique dominant [n'est pas le] seul problème".
Un constat d'impuissance.
Nous mettre en tête des images des exclus de toutes origines, des invisibles des circuits touristiques est absolument nécessaire. Elles donnent à penser.
Elles devraient être le point de départ d'une réflexion que Nicolas Hulot, tout à son constat brut et à sa posture de dénonciateur désespéré, ne mène pas. Refuser la misère, c'est
bien, mais pourquoi existe-t-elle? Comment agir? Le film fait l'impasse sur les multiples structures publiques ou privées qui oeuvrent pour réduire les
inégalités de développement: ONG, y compris écologistes, dont il n'est jamais question, agences des Nations unies comme l'Unicef, grands organismes comme la Croix-Rouge, etc. Le remède aux
inégalités ne serait qu'un problème personnel et moral, comme si chaque Terrien, à l'exception du quart-monde, était commandant du Titanic!
"
Martine Tabeaud est professeur de géographie, chercheur à l’UMR CNRS Espaces, nature et culture.
Article
paru dans le magazine Valeurs Actuelles de cette semaine
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